Editorial
L'amertume est encore dans le cœur de ceux qui se sont sentis trahis par la disparition de la brasserie Cardinal. C'est beaucoup plus qu'une brasserie qui a disparu. C'est un pan de l'histoire sociale et industrielle de la ville de Fribourg. Les ouvriers qui ont consacré leur vie à l'entreprise, s'y sont identifiés. Ils ne sont pas les seuls! Les Fribourgeois qui, jour après jour, voyaient la grande cheminée de l'usine ou sentaient les odeurs de houblon en passant dans le quartier, se sont sentis lâchés. La brasserie Cardinal fait partie de l'histoire de la ville comme la brasserie Beauregard, absorbée lors de la création de Sibra. Certains ont compris très vite la mort lente des brasseries régionales. Ça ne les a pas préservé de la tristesse et de l'émotion liée à ces disparitions.
Témoins, ces nombreux collectionneurs d'objets des brasseries. Lorsqu'ils prennent en mains les chopes, les robinets de fonte, ils racontent des bouts d'histoire du temps des brasseries. "La Beauregard qu'il a fallu remplacer par la Cardoche, moins bonne, mais quand même de chez nous".
Témoins, ces photographes qui ont fixé les moments forts des crises de Cardinal. Jean-Luc Cramatte, en 1996, saisit des regards de femmes et d'hommes qui souffrent, qui trinquent pour les erreurs des autres et dont François Gross dit dans sa préface à la revue Le houblon de la colère, "Il n'y a pas longtemps qu'ils son sortis de la pauvreté. Ils ont été les obscurs, les sans-grade de la promotion économique d'un canton crotté". C'est à eux que songe Christophe Maradan qui illustre ce cahier Pro Fribourg. Fasciné par les lieux qui se vident où l'absence de l'homme nous rappelle tragiquement sa présence à travers des halles vides, des outils abandonnés, des fauteuils défoncés, des tableaux de commandes désespérément vides, la démolition qui met définitivement hors service des machines séculaires et contemporaines. La bibliothèque cantonale fera place à cette page d'histoire sociale en exposant, en octobre et novembre 2013, les photographies argentiques de Christophe Maradan qui "témoignent de la fin de l'histoire sans tomber dans le documentaire".
Cette page de l'histoire du canton a touché l'association Histoires d'ici et la comédienne Isabelle-Loyse Gremaud. Cette dernière a écrit un spectacle avec les témoignages recueillis auprès des ouvriers. Ce spectacle est joué sur le site de la brasserie déserte en juin 2012 et évoqué en morceaux choisis dans les pages de ce cahier Pro Fribourg où d'autres témoins parlent de leur vie ou de leur passage à Cardinal. C'est l'histoire de gens d'ici, peu habitués à s'épancher, mais rompus aux efforts de métiers rudes qu'ils aimaient. Quelques-uns témoignent. La plupart se taisent. C'est pourquoi l'association Histoires d'ici veut que les témoignages soient recueillis de manière durable. Pro Fribourg évoque brièvement l'avenir du site avec la vente des terrains à la Ville de Fribourg et au canton en vue de l'installation d'un ensemble d'activités technologiques, culturelles et sociales. Et Laurent Thévoz relève l'opportunité incroyable qu'il y a sur cet immense espace. Pourquoi pas y encourager des occupations provisoires innovatrice et créatives! On y croit!
Monique Durussel