Editorial
L'art comme on respire
Ce cahier est un terrain de rencontre.
Entre deux artistes, vivant dans le même coin de pays, renfermé et sans grands horizons.
L'un citadin, l'autre campagnard, leurs chemins s'étaient à peine croisés.
Deux tempéraments extrêmes: deux démarches qui ont en commun, une même ouverture d'esprit, une même recherche intense, une même inquiétude, ne sacrifiant ni aux modes, ni aux règles du marché de l'art. Ils ont tous les deux franchi les frontières d'un pays qui s'est longtemps cru un modèle européen et qui se retrouve isolé, incompris, cultivant une mentalité d'assiégé.
Leur quête parallèle a mené l'un, André Sugnaux, au sein des bidonvilles du Caire, puis, sur les traces du Goulag, dans le grand Nord sibérien. Découvrant, tel un staretz vagabond, au cœur de la souffrance, la grande patience et compassion du peuple russe, la faisant sienne.
L'autre, Jean-Damien Fleury, avec son regard intransigeant, décapant et lucide, va à la rencontre des Africains, de leur vitalité, de leur pauvreté matérielle et de leur richesse de vie, de leur culture occultée, écartant les idées reçues, rejetant le fardeau de notre supériorité, de notre bêtise méprisante, de nos inoxydables préjugés. Cela donne un dialogue, un élan vers l'autre, une approche dérangeante, qui vous secouera, bousculera, pensons-nous. Nous sortons ainsi résolument des canons de l'histoire de l'art, de l'esthétique pour participer, partager un mode de vie, d'interrogation, d'introspection, de travail de mémoire. Ce n'est plus affaire de talent, de virtuosité: c'est une démarche humaine. Un dialogue vrai, par delà les frontières. Salutaire.
Gérard Bourgarel